Le Mal des étoiles, ou Les Années mûres d’un misanthrope

Novy Mir, Moscou, 1999, №6. Critique.
traduction du russeIl est possible que ce soit la un des textes les plus intéressants et une des œuvres les plus importantes de ces dernières années.
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Écrit dans un genre, un ton, et sous un angle qui présuppose l'existence d'une vérité et préfère ignorer les paradoxes, le livre s'avère de bout en bout paradoxal. Premièrement parce que ce roman contemporain a tendance a ignorer les approches, méthodes et types de réflexion caractéristiques de la littérature du vingtième siècle. (...) Ensuite le roman, dont le est thème russe et qui s'affilie presque démonstrativement a la „grande“ littérature russe classique, — plus profondément et plus sérieusement que les stylisations actuelles, les remakes, ou les œuvres des écrivains „patriotes du terroir“ — n'a pas été écrit en Russie. Ceci n'aurait rien d'extraordinaire — après tout l'auteur est russe, et l'émigration n'est pas un schisme — si ce n’était le net sentiment qu'on ressent a la lecture des premières pages: il n'y a personne en Russie aujourd'hui qui puisse écrire des textes de ce genre, il n'y a pas de contexte qui puisse le permettre, et plus grave encore —  il n'y a rien qui puisse servir de matière a produire des œuvres comparables.
(...)
„Le Mal des Étoiles“ est une œuvres pondérable. A côté d'elle, les œuvres volumineuses de ces dernières années („Underground“ de Makanine, „La Ronde“ de Outkine, l'accumulation de mots du philologue M. Prorokov „BGA“ de la dernière liste du Booker) font figure de récits de longueur moyenne, et le format russe habituel semble se réduire a la nouvelle.»
(...) Le roman traite du destin d'un français aisé d'origine russe et peut être lu comme le récit du réveil du sang russe chez le protagoniste, d'ou s'ensuit inévitablement un profond conflit intérieur avec le système de valeur de la société occidentale. L'intention de l'auteur était probablement d'opposer aussi a l'occident l'idée orthodoxe selon laquelle sans la foi, toute chose est dénuée de vie. L'occident n'est cependant nullement dénigré. Répine — ceci n'est pas sans importance — n'a surtout rien d'un idéologue.
(...) Le roman quelque part traditionaliste de Viatcheslav Répine s'avère plus expérimental que nombres d’œuvres d'avant-garde, l'auteur a le courage et le talent non seulement de diriger, mais d'accompagner son personnage suivant une «ligne» justement modelée et suffisamment indépendante de la volonté de l'auteur.
(...) Il est dommage qu'une telle vision du monde ait disparu en Russie. Dommage qu'il n'y ait nulle part ou concentrer ses forces pour qu'elle revienne.

 

Novye Izvestia, Konstantin Kédrov, Moscou, 18 mars 1999
traduction du russe

... Plus que le roman en soi, ce qui m'a personnellement intéressé, c'est la dernière partie du livre, «Le journal intime de Piotr Vertiaguine». Ce qui m'a frappé, c'est sa réussite éternelle et son appartenance presque organique à ce que nous avons coutume d'appeler, faute d'autres termes, nos classiques.
(...)
Nous avons devant nous une prose très russe et très française en même temps. Certaines idées articulées par l'auteur semblent être françaises, mais le spleen est russe, ardent, tchékhovien, levitanien, bien que l'action se déroule pour la plus grande partie en France.

«Ce que nous appelons en art „Avant-gardisme“ ne peut exister que dans le cas ou la novation s'oriente vers une recherche de nouvelles formes, mais en aucun cas vers celle de nouveaux contenus. Les cultures qui permettent à leurs „novateurs“ de se mêler de leur contenu sont sur le déclin.»

Ce remarquable conservatisme spirituel de Viatcheslav Répine est particulièrement attirant. A la suite des classiques russes du 19ième siècle, V. Répine, a la fin du 20ième siècle, pense que toute culture possède un «contenu» inextinguible et qui perdurera a jamais.
(...)
Viatcheslav Répine a écrit sa prose en silence et ce n'est pas un hasard que il en ressort un silence de maison de repos. Mais l'asile de fous, ou personnage principale écrit son journal, est aussi une maison de repos. Comme tout bon livre on peut l'ouvrir ce roman au hasard des pages et tomber sur une pensée ou sur une autre.

«L'amour, que on peut ressentir pour la nature, est très souvent une expression, bien que inconsciente, de l'amour de Dieu. L'indifférence envers elle cache l'ignorance et le refus de croire a son existence très affiché».

On peut réfuter, on peut répondre, ou simplement aller feuilleter plus loin. C'est de cette prose russe sans prétention dont on a autant en Russie qu'en France depuis longtemps oublié l'existence. Elle n'est pas pour les touristes, pas pour les aborigènes. Mais pour ceux qui n'ont pas désappris a lire et a penser.

 

Interview de V. Répine, fragment , «Litsa», revue mensuelle, Moscou,
par Andrei Dmitriev, mars 1999

A. Dmitriev: — Si vous êtes si convaincu que le contexte actuel de la Russie  présente une matière riche pour la création littéraire, pourquoi restez-vous en France? Pourquoi ne pas rentrer dans votre pays natal?

V. Répine: La Russie devient un pays hermétique. Ça peut paraître surprenant, mais ceux qui ont aujourd'hui un peu de  pouvoir dans ce pays ne souhaitent pas vraiment le retour de ceux qui l'ont quitté pour leurs opinions, comme moi, avant les changements. Pour obtenir des places au parterre, il leur a fallu baisser la culotte. Et on craint ceux qui n'ont pas voulu se compromettre, ce sont des témoins à charge... Enfin, la Russie est habituée au gâchis. C'est pour ça que je me contente d'y passer une partie de l'année... Puis on oublie qu'ayant quitté la Russie pour l'exil, des gens comme moi n'y ont plus rien aujourd'hui. Si je retournais m'y établir définitivement, je devrais renoncer à être romancier pour chercher une source de revenus plus fiable que mes écrits, les conditions de vie étant trop difficiles, surtout pour ceux qui ne cherchent pas à faire de l'argent. Me plonger dans le business comme tout le monde? Ce n'est pas pour moi. La littérature et la recherche du gagne-pain sont totalement incompatibles.

— L'envie d'écrire serait-elle si forte, voire incontrôlable?

Comme pour beaucoup d'autres écrivains, j'ai sans doute été atteint par l'écriture comme par une affection dont on ne peut plus se débarrasser, même en le souhaitant énormément. C'est incurable.

— Il y a pourtant des écrivains qui arrivent à concilier les deux – le temps perdu et les réalités du bas-monde.

En règle générale les écrivains de cette catégorie restent au bord des grandes routes littéraires. Pour réussir à produire quelque chose de consistant, on est obligé de “mettre sa peau sur la table”, comme disait Céline, un français. C'est une condition sine qua non. Je suis obligé de travailler beaucoup, parfois plus que 15 heures par jour. Et ça n'a jamais de fin.

— Mais alors la chance? Ne compte-t-elle pas dans la vie d'un écrivain?

Certainement. Mais il y a toujours moins de bons livres que d'auteurs chanceux. Je crois que si on a du talent, vraiment, si on sait faire montre d'une certaine ténacité, les efforts portent toujours leurs fruits. Si ce ne sont pas les lauriers de la reconnaissance auxquels nombre d'entre nous rêvent dans leur jeunesse, c'est peut-être une vie intérieure intense, ou encore la présence de gens qui partagent nos idées. Le fait même que la vie prenne du sens, tout simplement, que sais-je?.. Quant aux contraintes, et il y en a beaucoup, on peut toujours en tirer quelque chose de constructif. Chez moi, c'est souvent une stimulation nouvelle pour l'écriture.

— Dans ce cas, vous devez être un homme heureux.

Sans doute, mais comment soutenir une telle affirmation? Il est rare que les gens heureux écrivent de bons livres. De tels livres sont plutôt écrits par des personnes qui ne le sont pas, mais cherchent à l'être. Ceux qui le sont déjà sont pris par tellement d'autres occupations, bien plus captivantes que passer sa vie assis à écrire...