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rubon37 Le Faux Coupon, préface de Pierre Skorov | The Counterfeit Bill, for word by Pierre Skorov |  Фальшивый купон, предисловие о Петра Скорова

Le comte Léon Tolstoï, l’un des plus illustres écrivains au monde et figure emblématique de la littérature russe, naît en 1828 dans le domaine familial de Iasnaia Poliana. Dans sa Confession (1882), l’écrivain distingue quatre étapes majeures de sa vie. Après une enfance et une adolescence heureuses, Tolstoï entre dans l’armée et combat à Sébastopol pendant la guerre de Crimée. En 1862, il se marie, se retire à Iasnaia Poliana et se consacre à sa famille, à la gestion de ses propriétés et à l’écriture. Ses œuvres les plus célèbres, Guerre et Paix (1869) et Anna Karénine (1877), sont écrites durant cette période. La dernière période de sa vie est marquée par une recherche de plus en plus fervente de la vérité, qui s’accompagne d’une aspiration au dénuement, d’une reconsidération radicale des traditions esthétiques, d’une remise en question de la religion orthodoxe officielle qui entraîne son excommunication en 1901.

C’est pendant cette période que Léon Tolstoï écrit La Mort d’Ivan Ilitch (1886), La Sonate à Kreutzer (1891), Résurrection (1899), mais aussi des traités philosophiques : Ce en quoi je crois (1884), Le Royaume de Dieu est en vous (1894) et Qu’est-ce que l’Art (1897).
Autant que sa vie, l’art de Tolstoï est marqué par un profond conflit entre sa nature sensuelle et une aspiration incessante vers le perfectionnement spirituel, entre son génie artistique et la recherche rationnelle du sens. Comme l’écrit Dmitri Méréjkovski, critique, historien et philosophe russe du début du XXème siècle, « Tourguéniev est enivré par la beauté, Dostoïevski par la souffrance humaine et Tolstoï par la soif de vérité. (…) La réalité qu’ils décrivent s’en trouve affectée, comme les contours d’un objet que reflète une surface ondoyante. » Vers la fin de sa vie, l’œuvre de Tolstoï devient ainsi de plus en plus conditionnée par ses préoccupations philosophiques et éthiques.

La majeure partie du Faux Coupon est écrite entre 1902 et 1904, peu avant la mort de l’écrivain en 1910. Le contenu moral de cette parabole prime indubitablement sur sa forme. Trois idées centrales se distinguent, auxquelles les différentes lignes du récit servent d’illustration.
L’enchaînement saccadé des épisodes montre avec une exactitude presque mathématique que la moindre des fautes est susceptible d’engendrer massacres et souffrances. Il n’y a donc pas d’acte humain qui soit insignifiant ; l’homme est responsable du moindre de ses actes et pour toutes les conséquences qui en découlent jusqu’à la fin des temps.

La raison humaine est pourtant incapable de prévoir et de considérer la multitude infinie de conséquences qu’engendre chaque action. Une vie juste, illustrée par plusieurs personnages du récit, consiste à suivre les préceptes de l’Évangile et à pratiquer l’amour intuitif du prochain sans chercher à donner un fondement rationnel à sa foi.
Enfin compte, « tendre la seconde joue » apparaît dans Le Faux Coupon comme l’unique moyen d’endiguer le Mal. C’est en effet par la vengeance et le châtiment que le Mal se propage en s’amplifiant. Le récit montre que seul le refus passif du Mal, et non une lutte active, est capable d’absorber l’onde sismique du Mal et d’y mettre fin.

Ce schéma philosophique est exposé dans un style sec et rugueux, souvent négligé, qui favorise la force didactique au détriment du réalisme et de l’agrément stylistique. Le récit s’interrompt brusquement ; certains passages sont répétitifs, d’autres contradictoires. Ceci est en partie dû à la nature inachevée de ce texte sur lequel Tolstoï a travaillé par intermittence. Ce style contribue pourtant directement à l’objectif du récit : il focalise l’attention du lecteur sur son contenu éthique. L’une des caractéristiques les plus frappantes de ce style est la contraction du temps narratif. Nabokov affirme très justement que le temps dans les romans de Tolstoï est remarquablement proche du lecteur : il s’écoule à l’allure de sa montre et c’est ce qui rend l’univers de Guerre et Paix ou d’Anna Karénine si familier et la narration si absorbante. Le Faux Coupon suscite une perception du temps très différente. Les descriptions autant que les dialogues sont subordonnés à une logique non pas de narration, mais de démonstration. Comme dans une parabole biblique, le temps est en même temps condensé et inexistant.

Ce récit révèle les thèmes qui préoccupaient particulièrement Tolstoï vers la fin de sa vie. Il offre par ailleurs l’exemple d’un style singulier, en rupture avec les chefs-d’œuvre universellement connus de l’écrivain et également avec d’autres récits de la même période. C’est là son intérêt historiographique. Dans un contexte plus large, le laconisme et la densité du Faux Coupon, une construction en brefs tableaux juxtaposés, une rupture abrupte du récit (que l’on peut légitimement supposer voulue par l’écrivain), préfigurent la littérature moderniste de l’entre-deux-guerres, et font du Faux Coupon une expérimentation stylistique originale. D’un point de vue éthique, ce récit demeure d’une actualité aussi permanente que n’importe laquelle des paraboles de la Bible.

 

Pierre Skorov, traducteur, Paris 2009

 

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