Skorov 1 300x285 Les « Belles Infidèles » et les autres

Pierre Skorov

Je suis traducteur et ceci est mon blog. Destiné, selon toute logique, à partager avec mes lecteurs mes émotions et mes idées – de traducteur. Qu’on ne m’en veuille pas de garder les autres pour moi.

Il m’arrive souvent d’être désagréablement surpris par la déplorable qualité des traductions littéraires qui vont jusqu’à ignorer le texte original. ...

Il m’arrive d’éprouver un sentiment d’impuissance, lorsque je suis ébloui par la beauté intraduisible d’un texte; ou bien lorsqu’une traduction de grande qualité, et qui est le fruit manifeste d’efforts sincères, apparaît malgré tout pâle et plate en comparaison de l’original.
Mais il m’arrive aussi, plus rarement certes, d’être inspiré, exalté, par une traduction qui égale voire surpasse un original lui-même admirable.
Voici donc, au gré de mes lectures, ces exemples de génie qui prouvent que le traducteur n’est pas toujours un traître, mais parfois un bienfaiteur.

Et, en guise d’épigraphe, l’exquise définition de la traduction par Nabokov, qui après avoir traduit mot à mot en anglais le roman d’Alexandre Pouchkine Eugène Onéguine, a nonchalamment montré dans sa préface que, s’il avait évité une traduction en vers, ce n’était pas faute de maîtriser le tétramètre iambique. La version française et la version russe sont de moi – modestes tentatives qui illustrent la vérité de la définition.

“What is translation? On a platter
A poet's pale and glaring head,
A parrot's screech, a monkey's chatter,
And profanation of the dead.
[...]
Reflected words can only shiver
Like elongated lights that twist
In the black mirror of a river
Between the city and the mist.”

V. Nabokov, ‘Translator’s introduction’ to Eugene Onegin. London: Routledge, 1964

 

« La traduction? — Sur un plateau
La tête qu'on trancha au poète.
Grimaces de singe, piaillements d'oiseau:
Parmi les morts une morne fête.
[...]
Reflets tremblants, les mots scintillent
Et se déforment dans le miroir
D'un fleuve noir qui coule et brille
Entre la ville et le brouillard. »

Что перевод? – На пышном блюде
Поэта бледная глава.
Крик попугая, визг мартышки,
И оскорбленье божества.
[...]
Слова находят отраженье:
Так искаженные огни,
Дрожа, дробятся городские
В туманном зеркале реки.

 

Somov Skorov Les « Belles Infidèles » et les autres

Constantin Somov. La petite langue de Colombine. 1915.
Aquarelle et gouache sur papier.
Musée Russe, St. Pétersburg, Russie