P1020646 reduit Glissades de cordes | Slipping of the cords | Глиссада струнных / Glissades de cordes

L’exactitude, la « fidélité » à l’original… Voici un sujet presque tabou, que, personnellement, je vis depuis de nombreuses années dans un certain isolement. Je me réjouis aujourd’hui que nos blogueurs et nos auteurs s’intéressent à cette question cruciale. Soyons clair : l’auteur et le traducteur sont aux deux bouts de la même corde, et ils peuvent former, mais assez rarement, hélas, un merveilleux unisson.

En tant qu’auteur et en tant qu’éditeur, je n’ai jamais réussi à croire en l’existence d’un texte fini, définitif. Pour moi, c’est une matière qu’on peut travailler presque à l’infini.
Je crois que la possibilité de la traduction mot à mot — qui est une idée très courageuse en soi, puisqu’elle cache un sens profond de la modestie, voire de sagesse — est une exactitude qui ne peut être envisagée qu’envers des textes originaux très bien écrits, et de tels textes n’existent que très rarement. Il est souvent assez facile de traduire un texte en prose bien écrit, de rendre toute sa finesse et ses innombrables nuances, car le mot contient sa logique propre, limpide, et autonome. Alors le traducteur n’a qu’à saisir le bout de la ficelle et tirer dessus.

Quant à l’original, les choses sont, à mon gré, bien différentes. Je fais partie de ceux qui croient à l’existence du texte avant qu’il soit écrit. Quelque part, dans les cieux… C’est une manière de dire, bien sûr, sans plus. Mais ceci explique, dans mon esprit, le fait que je retravaille mes textes à l’infini, car je sens toujours ce décalage entre le diapason qui existe quelque part et le texte qui sort de mes mains. Ainsi je retravaille même mes textes déjà parus. La première chose que je fais avec un ouvrage à moi, imprimé, c’est de prendre un stylo et de commencer à corriger, directement dans le livre. Et je ne peux pas m’en empêcher. Les pages deviennent souvent noires. Ça choque mes confrères. Et quand, en plus, j’explique que pour obtenir une page d’un manuscrit, je suis obligé d’imprimer et relire cette même page quelquefois trente à quarante fois, et quand on imagine des manuscrits de roman sur la table de travail, qui font parfois plus de mille pages, on a du mal à imaginer cette belle pile de papier utilisé (cliquez... sic !). À quel point il s’avère peu écologique d’écrire des romans !

En tant qu’éditeur, je n’ai encore jamais vu un manuscrit que je ne regarde pas comme un « projet », une pâte molle à pétrir. Ça dérange les auteurs, mais seulement sur le moment. Après, lorsqu’ils voient le travail accompli sur leur manuscrit, avec ou sans eux, ils sont souvent rassurés et étonnés du résultat…

Récemment j’ai reçu un manuscrit par la poste, un document autobiographique, sur la période de 39-45 en France. J’ai passé quelques nuits à le lire, avec l’obsession irrésistible de refaire cet ouvrage de A à Z pour le rendre lisible et accessible au lecteur, pour faire de ce texte un « Céline », et c’est vraiment la meilleure chose à faire avec un texte comme celui-ci… Mais que dirait l’auteur ?

Enfin, selon mon expérience, seuls les meilleurs, les plus grands auteurs, possèdent la finesse et cette humilité de pouvoir se distancier de leurs textes et essayer de les rendre encore meilleurs. Ces personnes sont rares…

Mais je connais aussi des personnes, des auteurs, qui savent écrire d’un seul jet. Et je suis fasciné et impressionné par cette certitude quasi inhumaine, de réussir à dire les choses d’emblée avec sa langue, nos langues, si difficiles à manier.

Pour finir sur cette idée d’exactitude ou d’« inexactitude » d’une traduction ou de la réécriture d’un texte original, par rapport à l’idée qui était à leur origine, je pense à ce célèbre phénomène, connu des musiciens, qu’on appelle communément glissade de cordes, et qui a fait la renommée de l’orchestre de Vienne, Wiener Philharmoniker. Le son glisse, il devient presque inexact. Ça a un charme fou. Cette « inexactitude », à peine perceptible, peut facilement prendre à la gorge.

La « glissade » du texte, ne serait-ce pas le style, tout simplement ?