Jacques le Goff 195x300 La confiance, à la base de toutJacques le Goff

Professeur de droit public à la faculté de droit de Brest

« Nous les avons bien d’expérience : la confiance fonde les rapports humains, au jour le jour. Ce qui avait fait dire au frère Roger, de Taizé, qu’elle était “au début de tout”. Exemple simple : au moment de franchir un carrefour à feux, nous supposons que les voitures que nous croisons vont respecter le feu rouge. Il y a là une confiance tacite en l’autre et dans sa capacité à respecter la règle commune, l’hypothèse qu’autrui ne sacrifiera pas complètement notre intérêt au sien. Et cela autant par conviction que dans son intérêt bien compris. Sans elle, la vie devient… invivable.
L’actuelle crise bancaire nous rappelle qu’il en va de même en économie. Le Meccano, d’une extrême sophistication, élaboré pour faire face à la folle envolée du crédit, a fini par perdre tout… crédit. Alors, le château de cartes a amorcé sa dégringolade, révélant, sous le mécanisme d’une folle complexité, les ravages d’une défiance contagieuse. Les mots avaient pourtant valeur de mise en garde: crédit ne vient il pas de « croire » ? Croire que l’emprunteur s’acquittera de sa dette et, pour cette raison, lui faire foi. Le mot se retrouve d’ailleurs dans “fiduciaire”, caractère essentiel de la monnaie, exposée au pire si l’on perd foi en elle. Les souvenirs de l’Allemagne de Weimar (1918—1933) en attestent et l’on comprend l’empressement de Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, а rappeler que “la confiance, dans la période présente, est certainement le bien le plus précieux”. Il s’agit bien d’une croyance dans la valeur de la monnaie ou du système. Qu’elle s’effrite, et l’ensemble menace ruine.
De cette situation on peut tirer deux enseignements.
Le premier concerne le retard porté sur la « chose » économique par ceux dont c’est le métier de l’analyser : les économistes. Ils ont longtemps cru à la possibilité d’une science “pure” de l’économie, apte à saisir toute la réalité et à permettre la prédiction par la vertu de formules mathématiques presque magiques. Instruits par des échecs cuisants, ils en sont venus à plus de modestie en commençant par admettre, à partir des années 1980, qu’il entrait beaucoup de « croyance» dans leur rationalité. Prenant acte de la complexité des choses, plusieurs courants se sont orientés vers une sociologie économique, intéressée par le rôle de la confiance dans les marchés financiers ou du travail. Simultanément, on a pris conscience de son importance dans le contrat de travail. D’où la question : d’où vient cette confiance, qu’est-ce qui la justifie ?
Désormais, les spécialises de l’économie s’accordent à souligner la prééminence de l’éthique et de la morale dans le socle du système libéral. Que l’on comprenne bien : ils ne disent pas que l’éthique est effectivement au premier plan ! L’évidence du contraire saute aux yeux. Ils pensent plutôt que vient nécessairement un moment où le scandale finit par éclater, mettre à l’épreuve la crédibilité d’un système miné par… l’abus de confiance. Et si, pour être “digne de confiance”, la vertu et l’éthique ne suffisent pas – ce qui paraît probable –, le droit doit prendre le relais pour restaurer un crédit entamé. N’oublions pas la racine grecque du mot “crise” : l’instant de la décision. »

Ouest France, mardi 7 octobre 2008, lire l'article